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Napoléon à Barbieland - La frontière entre réalité historique et fiction

Napoléon. Ridley Scott, Sony Pictures Releasing France, 2023.



Avec un budget colossal de 200 millions de dollars, Ridley Scott entreprend le défi de donner vie à la tumultueuse épopée de Napoléon Bonaparte. Dans ce métrage de 2h30, Scott retrace 30 ans de la vie de l'Empereur, de l'exécution de Marie Antoinette en 1793 à la mort de l’Empereur à Sainte-Hélène en 1821.


Napoléon a toujours suscité des sentiments partagés, entre une adulation passionnée souvent sélective et un mépris issu d'une évaluation contemporaine de l'Histoire. Que l’on prenne le parti de la légende dorée ou noire, il est une figure emblématique dans la mémoire collective. Cependant, à travers le prisme cinématographique, la question de la responsabilité conservationelle se soulève. Entre libertés inévitables et aberrances historiques, où se trouve la limite du raisonnable ?


Pour chaque film historique se dessine une équation simple : la liberté artistique sur la perception culturelle du personnage dans la responsabilité historique. Il n’est donc pas question ici de faire une liste exhaustive des entraves historiques dans Napoléon, mais bien de mesurer la variante qui fait pencher la balance du contentement à l’aberration cinématographique.


Un regard sensationnel de l’Histoire


La représentation cinématographique de personnages historiques soulève des défis complexes, notamment lorsqu'il s'agit de condenser 30 ans d'histoire en 2h30. Les distorsions délibérées au service de la dramaturgie peuvent donner lieu à des mythes potentiellement destructeurs autour de figures influentes. Sofia Coppola avait déjà adopté une approche moderne et séduisante avec Marie-Antoinette en 2006, rompant avec la chronologie traditionnelle et accompagnant le récit de musique pop-rock. Mais alors pourquoi le Napoléon de Scott se noie sous les critiques intransigeantes?


Le film de Scott semble avoir du mal à cerner son personnage central, malgré son titre éponyme. L'empathie du spectateur semble pencher davantage en faveur de son épouse Joséphine, même si Joaquin Phoenix livre une performance remarquable. Cependant, il ne parvient pas à rendre pleinement justice au complexe "Petit Caporal". De plus, le film laisse planer le doute quant à la véritable nature de Napoléon en tant que général triomphant ou tyran, ajoutant une couche d'incertitude à son portrait cinématographique. Dans cette stylisation du personnage, le Napoléon de Scott semble trop binaire pour plonger avec fidélité dans la complexité d’un personnage comme Napoléon.

 

La vérité historique dans la frontière du film documentaire-fiction


Le cinéma est une romance de la vérité, où un contrat tacite lie le réalisateur et le spectateur à travers des clauses implicites. Le débat perpétuel de la véracité historique entourant les biopics historiques continue de susciter des controverses. Cependant, cette discussion peut sembler stérile, même en partant du principe que le cinéma représente une distorsion de la réalité. La quête de l'exactitude historique se retrouve ainsi au cœur de cette réflexion, naviguant dans la frontière complexe entre documentaire et fiction.

 

Alors que la quête de vérité historique peut guider le processus créatif, les contraintes narratives et les nécessités dramatiques poussent souvent les réalisateurs à prendre des libertés avec les faits pour créer une expérience cinématographique plus captivante. Cela soulève la question fondamentale de la priorité entre la fidélité historique et l'impact émotionnel et narratif. C’est une discussion qui fait sens quand le réalisateur prouve une motivation certaine à vouloir représenter un protagoniste juste. Il semblerait que ce ne soit pas le combat de Scott. Entre nonchalance et hérésie, le réalisateur confirme ne pas se soucier d’une telle frontière sensible. On se pose la question dès lors de sa démarche à s’attaquer à un projet aussi conséquent.

 

L’art pictural à la rescousse de la réalité


L'art devient le prisme à travers lequel nous appréhendons la réalité, une substitution poétique à l'acuité historique. De David à Gérôme, Ridley Scott, assisté de son conseiller historique, aspire à capturer la vérité à travers le filtre artistique. Pour ce faire, il s'engage dans une entreprise de reconstitution minutieuse, cherchant à ériger une toile d'images puissantes et à imposer un rythme narratif captivant. Cette démarche, bien que pouvant dévier de la stricte fidélité historique, vise à créer une expérience visuelle et émotionnelle immersive, où la vérité se révèle dans la force évocatrice de l'art.


C'est dans cette tentative audacieuse que Ridley Scott semble réussir son pari cinématographique. L'impact visuel et narratif s'intensifie, offrant au public une expérience cinématographique unique. Ainsi, le film se transforme en une œuvre où la vérité historique trouve sa place au sein d'une esthétique cinématographique prenante, démontrant que parfois, c'est à travers l'art que l'essence de l'Histoire se révèle avec une clarté singulière. Le revers de la médaille nous condamne à regarder un film sans réel fil rouge, sans continuité entre les plans. Une lacune trop évidente pour le réalisateur accompli qu'est Scott.

 

Au final, le film semble être le produit d'un manque d'investissement, reflétant un désintérêt évident pour le personnage traité. Malgré le talent avéré du réalisateur dans la mise en scène et la construction d'histoires épiques, Ridley Scott peine à trouver l'équilibre délicat entre la réalité historique et les éléments fictifs. Le résultat est un film dépourvu d’organicité, un ensemble de critères non satisfaits laissant l'équation cinématographique incomplète.

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